"Nous arrivâmes à Orléans vers midi-et-demi et dirigés au quartier
Dunois."
( = fronstalag 153 )
(Les fronstalags
étaient les camps de prisonniers en France
Les stalags
les camps de soldats et sous-officiers prisonniers en Allemagne
Les oflags les
camps d'officiers prisonniers en Allemagne. )
"La, chacun se dirige vers n'importe quel bâtiment ou manège, et se laisse choir tout
courbaturé. Le soir, on se dirige vers une unique cuisine qui servait un quart de bouillon au patient qui voulait bien faire la queue pendant deux ou trois heures. Moi, je trouvais plus simple de
faire la queue à la gouttière, c'était un peu moins long à attendre pour avoir un quart de flotte. C'était la seule eau qui existait au quartier, les tuyautages du service d'eau ayant été crevés
par les bombardements. Après ce copieux repas destiné sans doute à nous rendre des forces, on s'arrangea de son mieux pour passer la nuit.
Le lendemain, de bonne heure, nous fûmes réveillés par un brusque "raus" qui venait
chercher des hommes pour aller en corvée. Tout courbaturé par les fatigues de la veille et par la nuit sur la dure, il fallut se lever et descendre en vitesse. Etant de trop au rassemblement, je
remontais avec peine au troisième étage, les autres camarades de la casée sortant en ville pour une corvée.
Pour la soupe à midi, même comédie que la veille au soir, et pas une goutte d'eau pour
étancher notre grande soif. Toute l'après-midi, je regardais à la fenêtre attendant en vain la pluie, le ciel étant lourd d'orage. Je ne fus satisfait que vers six heures du
soir.
Aussitôt, grande foule aux gouttières avec quarts et bidons.
Le lendemain, on organisa des corvées d'eau qui s'en allaient avec des barriques
puiser de l'eau en dehors de la ville. Ces corvées étant si minimes au début qu'à leurs arrivées, se produisit plusieurs fois des bagarres entre les centaines qui essayaient d'approcher les
barriques. En fin de compte, beaucoup du précieux liquide était versé.
Après quelques jours de ce régime de famine, où je me trouvais très heureux d'avoir
encore quelques boites de singe et de sardines de réserve que je mangeais sans pain, naturellement, on commença à s'organiser dans le camp. Les régiments prisonniers furent regroupés dans les
mêmes locaux sous les ordres des officiers et gradés français qui recevaient les ordres des allemands. Et auxquels étaient distribuées des corvées.
A certaines corvées, il ne manquait pas de volontaires, car en plusieurs coins de la
ville, on pouvait se ravitailler en pain et, oh bonheur, en vin, contre espèce sonnante naturellement. Certaines autres, comme la corvée du parc à fourrage, étaient très redoutées. Là, il fallait
faire attention à la cravache.
C'est au cours d'une de ces corvées, employé au déblaiement du pont royal qui avait
sauté sur la Loire, que j'eus l'occasion de me rendre compte des dégats affreux du bombardement du centre de la ville. Ruines encore fumantes, maisons éboulées au travers de la rue empêchant le
passage, les riches magasins d'habillement et de nouveautés tous brûlés, conduites intérieures et voitures de réfugiés toutes calcinées au bord des trottoirs. Ajoutez à cela le cocottement d'une
chair brûlée et de cadavres en décomposition sous les décombres. Tel était le spectacle lamentable du grand quartier de la place Jeanne D'Arc à Orléans, et de ce que le génie humain par le
progrès et par l'orgueil est parvenu à faire au XXe siècle soi-disant de civilisation.
Par bonheur, la statue équestre de Jeanne D'Arc au milieu de la place resta debout
intacte au milieu de ces dégats. La belle cathédrale aussi, bien qu'elle ne fût visée. Plusieurs bombes tombèrent sur la place devant le parvis, une torpille tomba au bas du parvis faisant un
énorme trou et détruisant les marches d'un côté. On peut dire qu'elle l'a échappé belle!
La cuisine aussi s'organisa petit à petit. On pût se faire servir sans trop attendre,
par unité et par pièce de vingt, comme au régiment. Mais ce qu'elle nous distribuait était bien maigre.
A midi, une petite bouchée de viande de cheval prise dans les chevaux blessés au
combat et réformés pour leur blessures. Souvent elle était immangeable. Avec cela, un quart de pâtes et un petit morceau de pain à moitié pourri, tout moisi et fermenté dans les wagons restés en
carafe dans les gares à la débâcle.
Le soir, un genre de soupe avec un peu de légumes.
Heureusement qu'aux corvées quotidiennes en ville, on pût presque journellement se
ravitailler et améliorer notre maigre pitance.
Le sevice d'eau fût rétabli au bout de trois semaines. Ce jour-là, grande joie! On pût
se laver et laver son linge sans trop de mal. Auparavant, avait existé pendant quelques jours une corvée de lavage à la Loire. Les non-occupés aux corvées allaient en groupe se "noyer" et laver
leur linge dans le fleuve.
Enfin, les officiers furent retirés des unités et mis dans un logement à part, et les
camps organisés en compagnies de deux cents hommes sous la direction d'un adjudant. Les corvées furent distribuées à tant par compagnie.
C'est à ce moment que commença aussi la fameuse corvée n°100 au terrain d'aviation de
Bricy. Cette corvée marchait par roulement de deux équipes. La première partait à quatre heures pour revenir vers quinze heures, la deuxième partait à treize heures pour revenir à minuit. On
prenait le train pour s'y rendre. Cette corvée avait la réputation d'être très pénible dans les débuts, et dans les premiers jours, plusieurs équipes restèrent toute la journée sans
manger.
Tous les soirs, à vingt heures, avait lieu l'appel. Les
compagnies étaient toutes rangées sur la cour et là, il fallait attendre en ordre le bon plaisir de ces messieurs jusqu'à vingt-et-une heure, vingt-deux heures, et bien souvent dans la
nuit."
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