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1 août 2011 1 01 /08 /août /2011 08:00

 

En lisant un livre de contes bretons, j'ai trouvé cette histoire de prisonnier. Mon père étant d'une ferme, j'imagine qu'il a peut-être vécu la même situation avec son chien.

 

 

                                                Le chien du prisonnier

 

 

Milig ar Gwenn (Emile Le Gwenn) avait été fait prisonnier en juin 1940 avec des milliers de camarades d'infortune. Rassemblés dans un champ et gardés seulement par quelques sentinelles allemandes, l'idée de s'enfuir n'effleura personne. A quoi bon, pensaient-ils, tenter une manoeuvre risquée : nous serons libérés dans quinze jours.

 

Dans deux semaines, peut-être trois, pensait Emile, je retrouverai ma ferme en Bretagne, mes parents, frères, soeurs, et mon chien Brouillon.


Il y tenait à son chien ! C'était un griffon gris foncé, aux poils longs et broussailleux. Milig et lui étaient inséparables. Lorsqu'il se rendait aux champs, accompagné par deux chevaux bretons tirant une lourde charrette, Brouillon gambadait autour de l'attelage, comme la mouche du coche, jappant de toute sa vitalité afin d'encourager les deux puissants animaux. Le succès de l'entreprise lui appartenait entièrement !

A la saison de la chasse, le chien suivait Millig dans les bois à la recherche d'une perdrix, d'un lapin de garenne ou d'un faisan doré. Il n'avait pas son pareil pour lever l'un de ces animaux et aller le chercher après le coup de fusil fatal. Si la journée était fructueuse, il en tirait à juste raison une fierté au moins égale à celle de son maître. Ses aboiements joyeux avertissaient le voisinage de leur bonne fortune.

 

-"Tiens, disait-on, voilà Milig qui rentre le carnier rempli."

 

Si par malheur, ils revenaient bredouilles, le chien suivait le chasseur en silence, la tête basse, les sourcils ébouriffés cachant ses petits yeux déçus.

 

En 1939, la seconde guerre mondiale commença. Il fallait partir pour d'autres chasses, dans lesquelles Brouillon n'était pas invité. La séparation fut déchirante. Les deux amis se quittaient pour la première fois. Milig éprouva autant de chagrin à se séparer de son chien que de sa famille.

Au cours des mois suivants, il revint à la ferme à l'occasion de permissions. Brouillon lui manifestait bruyammant sa joie. La "drôle de guerre" s'enlisait et le soldat français se persuadait de plus en plus de sa supériorité.

Le coup de tonnerre de mai 1940 sonna le glas des espérances françaises. Les armées furent bousculées et encerclées. Emile Le Guen, caporal au 41e régiment d'infanterie, fut pris dans la nasse avec ses camarades.

 

On les parqua donc dans un champ mal gardé. Ils s'organisèrent en attendant le retour au foyer. Si quelqu'un leur avait annoncé à ce moment-là : vous attendrez cinq ans avant de revoir le clocher de votre village, comment auraient-ils pu le croire ?

 

Au bout de quelques jours, les vainqueurs les firent monter dans des camions.

 

-"Enfin ! s'écrièrent les soldats impatients, on nous ramène à la maison."

 

Surpris, ils se retrouvèrent en Allemagne, affectés à des tâches non prévues.

 

Cultivateur dans le civil, Milig fut placé dans une ferme de Basse-Saxe, espérant toujours que ce séjour serait de courte durée. Mais les mois passèrent, l'espoir du retour s'éloigna. Il fit contre mauvaise fortune bon coeur, se rendant compte qu'il n'était pas trop malheureux. Pourtant, l'image de Brouillon ne le quittait pas. Il y avait bien à la ferme un affreux chien bâtard qui devait considérer le français comme un ennemi, car il aboyait à sa vue. Emile l'avait surnommé "corniaud".

 

-"Va donc, eh corniaud !" lui lançait-il d'une voix peu aimable.

 

Cet animal hargneux lui faisait regretter son ami. L'émotion l'étreignait.

 

-"Mon chien est peut-être mort ? Comment le savoir ? Il va m'oublier, c'est sûr ! Tout ce temps sans me voir, il ne me reconnaîtra plus."

 

Les mois, les années s'écoulèrent. Emile se trouvait vieilli prématurément. Allait-il séjourner le restant de sa vie dans cette ferme saxonne loin de sa patrie? Quel âge avait-il au juste ? Où était le jeune homme de 23 ans parti la fleur au fusil ? Le pauvre Milig se désolait, découragé et amer.


Enfin, alors que personne n'y croyait plus, les libérateurs surgirent en mai 1945. Cinq longues années s'étaient écoulées depuis sa capture. Il monta avec d'autres prisonniers dans un convoi à destination de la France. A Paris, il prit un train pour la Bretagne.

 

-'Bah ! je n'ai pas le temps de prévenir ma famille. Je ne veux pas manquer la dernière étape ! Le voyage a assez duré !"

 

Au bout de quelques heures, il changea de train pour un tortillard qui l'amena à destination en fin de journée. Il descendit du wagon, seul voyageur à s'arrêter dans cette petite gare perdue, la plus proche de sa ferme natale, ému de fouler à nouveau une terre familière. Debout sur le quai, son maigre baluchon à côté de lui, Milig semblait abandonné de tous. Il jeta un regard circulaire.

 

-"Je suis bête, fit-il en essuyant une larme. Personne n'est là évidemment pour m'accueillir. Comment auraient-ils pu savoir que j'arrivais puisque je n'ai pas pu les prévenir ? Mais on ne peut s'empêcher de croire au miracle, c'est humain. Allons, Milig, encore six kilomètres à parcourir pour retrouver la maison, les derniers. En avant ! La famille me verra bien débarquer !"

 

Comme il lançait sa musette sur l'épaule, ses yeux aperçurent au loin une boule grise qui grossissait.

 

-"Tiens ! On dirait un chien...Non, ce n'est pas possible, fit-il en se frottant les yeux, ça ne peut pas être lui, je rêve."

 

La boule semblait filer comme le vent et se rapprochait. Soudain, il le reconnut.

 

-"Brouillon ! cria-t-il, c'est toi Brouillon !"

 

Le chien s'était jeté sur lui. Riant et pleurant à la fois, Milig l'avait pris dans ses bras, caressant sa toison broussailleuse en disant : "Brouillon, mon vieux Brouillon!"

Le chien le léchait et lançait de petits cris joyeux.

 

-"Tu ne m'as pas oublié ! Tu m'as reconnu dans cet uniforme délavé, et tu es venu me chercher...cinq ans plus tard. Mais comment as-tu su que j'arrivais aujourd'hui à cette heure tardive ? Personne n'a été prévenu !"

 

Le chien ne pouvait pas répondre, mais l'homme lisait dans les petits yeux de l'animal tant d'affection et de dévouement que les paroles étaient inutiles. Il en pleurait de joie.

 

-"Allez, mon vieux Brouillon, fit-il en séchant ses larmes d'un revers de main, il faut rentrer à la maison. Avec toi, la route me semblera moins longue !"

 

Et les deux amis s'en allèrent sur le chemin pour parcourir les derniers kilomètres. Milig n'était plus seul. Brouillon jappait joyeusement à côté de lui.

 

 

Extrait du livre "A la veillée en Bretagne" de Gérard Nédellec

 


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commentaires

Franck ROUMY 09/04/2012 20:14

Bonjour
j'habite Epieds en Beauce dans le Loiret. Si vous connaissez le nom de la ferme ou de la famille d'agriculteurs où votre père a passé l'été 1940, je pourrais m'y rendre, Pressailles n'étant qu'a
quelques kilomètres de chez moi.
a vous lire
Cordialement
Franck ROUMY

Brigitte 08/05/2012 19:31



malheureusement, je n'ai aucun nom de ferme, ni de famille, je sais juste que c'est à Epieds en Beauce


C'est en tout cas bien gentil de votre part de faire une telle proposition ! Merci beaucoup


cordialement



Loïc 01/08/2011 16:56


Très belle histoire Brigitte.
Merci de nous l'avoir fait partager.


Brigitte 01/08/2011 22:54



de rien Loïc, ça me fait plaisir



Annick 01/08/2011 13:41


Très beau conte avec les retrouvailles émouvantes entre le
prisonnier de guerre et son chien, si fidèle malgré 5 ans
d'absence : est-ce réellement possible après un tel laps de
temps ? un expert en race canine pourrait sans doute le dire. Bises Annick


Brigitte 01/08/2011 15:23



je pense que oui, mais je ne m'y connais pas en chiens !


mais j'ai trouvé ce texte émouvant et décrivant bien le déroulement des évènements.


(je l'ai trouvé en cherchant des contes bretons pour mon autre blog!)


bisous


Brigitte



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  • : journal tenu par mon père Joseph Moalic lors de sa captivité en Allemagne pendant la seconde guerre mondiale
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